J'ai retrouvé cette nouvelle, vieille de plusieurs années, et j'ai décidé de la partager avec moi-même et mon blog. J'ai essayé de respecter l'original le plus possible, mais les temps de verbe laissent souvent à désirer. Ça va comme suit:
Ce n'est pas parce que j'ai perdu le goût de tuer. Je suis encore capable de presser la détente, dans ce bref intervalle, situé entre une inspiration et un battement d'artère, pour que le coup atteigne le but. Mais je ne chasse plus.
Trop de souvenirs pénibles demeurent, de la dernière fois où je suis allé à la chasse. C'était la saison du chevreuil, de l'orignal et du meurtre, et moi, Séb le "Bed", j'étais le gibier, au lieu d'être le chasseur.
Nous campions à 5 cet automne là: mon frère cadet, Patrice et son impulsive blonde, Alexandra. Vincent, qui avait possédé la moitié de la ferme de Gaston, "La vache qui rit", avant que je lui rachète sa part, il y a quelques années. Pour finir avec mon assistant P-O, rempli d'énergie et d'idées géniales.
C'était une période de sécheresse. Le soleil n'avait cessé d'embrasser les Laurentides depuis le début de l'automne. Il suffisait de regarder les feuilles rousses cramponnées aux chênes rabougris, pour qu'elles se mettent à crépiter. Les brindilles sèches et les cailloux roulaient sous les pas, et les moindres mouvements avaient des résonances d'avalanche. Chasser était une tâche rude et éprouvante.
Un jour, en fin d'après-midi, déprimé par ces conditions peu favorables à la chasse, et avide d'un vent de fraîcheur, je pris mon matériel de pêche et je descendis jusqu'au torrent de Greta. Une fois mon panier plein de truites, je retournai vers le camp. Je venais d'atteindre le faîte d'une petite combe parsemée de sapins, quand une balle s'encastra dans un tronc d'arbre, à 30 centimètres de ma tête. L'écorce vola en éclats et une cicatrice blanche apparut sur ce dit tronc. J'entendis le fracas de l'explosion, comme mon plongeon m'amenait de concert avec le sol dur et sec. La seconde balle attaqua férocement le panier d'osier sur ma hanche. Je tentai de m'aplatir le plus possible et de ramper derrière l'arbre. J'avais machinalement calculé le temps qui séparait l'arrivée de la balle, de la détonation. À mon avis, le type qui avait la détente aussi facile, devait se trouver tout au plus à 200 mètres. Un ruban de fumée bleuâtre s'envola au-dessus de la pointe rocheuse à ma droite, confirmant ma supposition.
"Encore un de ces idiots, qui tire sur tout ce qui bouge" ai-je conclu, paniqué.
Quand vous allez régulièrement à la chasse, vous entendez souvent parler de chasseurs qui se sont trouvés du mauvais côté d'un fusil étourdi. Je m'étais juré, que si jamais je rencontrais un de ces types qui tire d'abord et regarde ensuite, je lui enverrais en retour, une bonne bourrée de plomb, pour lui apprendre à vivre. C'est ce que j'avais dit. Mais voilà, je me trouvais là, nanti d'une ridicule canne à pêche faisant office d'arme, et sans autre protection, contre une mort brutale, ainsi que 20 centimètres de sapin comme bouclier. J'étais dans une mauvaise passe et je ne pouvais qu'attendre.
Quand ce Luc à la tête folle prendrait le sentier, pour voir s'il avait abattu un chevreuil ou braconné une biche (il était interdit de tuer une biche, allez savoir pourquoi...), je lui secouerais les puces.
J'attendis donc. Je restai immobile, pendant ce qui me parut au moins une heure. Qu'arriva-t-il? Rien. Pas un mouvement, pas un bruit.
J'étais maintenant dans une fureur noir. La forêt grouille de types, qui sont prêts à lâcher une décharge ou deux, sur une ombre qui bouge. S'ils ne voient ou n'entendent rien ensuite, ils haussent les épaules, se disent que ce n'était que l'effet du vent et laissent une bête blessée, en proie aux affres d'une longue agonie.
Néanmoins, je voulu m'assurer que le gars était bien parti. Je me retournai, toujours collé au sol, et je m'arrangeai pour percher ma casquette à carreaux rouges, au bout d'un bâton. Je l'exposai avec prudence, à un endroit où elle était bien visible, en plein soleil. Je fis des signaux à mon "ami" sur la crête, mais rien. Pas de réponse. Il devait être parti, me dis-je. Je sortis de ma cachette et je me penchai pour ramasser la canne à pêche, que j'avais un peu abandonné à son sort, dans l'aventure.
Une détonation claqua.
J'eus un sursaut et je virevoltai en travers du sentier, les mains crispées sur mon front, qui transpirait la souffrance. Je m'affaissais dans une dépression, envahie par les broussailles. Je sentais le sang chaude dégouliner à travers mes doigts. Je m'essuyai les yeux sur ma manche et contemplai mes mains ensanglantées avec incrédulité. Je sentais encore, je pouvais voir, bref je n'étais pas mort. Le plomb avait propulsé une traînée de débris dans la roche. J'avais été aspergé par des fragments, arrachés à sa surface. C'était tout, mais c'était assez.
Il y avait là-haut sur cette corniche, quelqu'un qui m'avait délibérément pris pour cible. Quelqu'un qui avait attendu, avec une patience féroce, que je me montre à nouveau. Quelqu'un qui avait des intentions meurtrières, avait vu le fanion rouge de ma casquette s'agiter, comme pour lancer un message...
"Attention, me voilà!"
Le sang continuait à me couler dans les yeux. des guêpes, attirées par l'odeur douçâtre et par le mouvement, bourdonnaient autour de ma tête. Je me serrai le crâne entre les doigts, dans un effort surhumain, pour dominer le spasme de peur paralysant, qui me secouait tout entier.
Séb le "Bed".
Là-haut, sur la corniche, maintenant bien à l'abri, le meurtre guettait son heure. Le meurtre...sans visage, sans nom, anonyme dans tous les sens du terme, mais avec une volonté implacable. Cela n'a rien d'agréable, de savoir qu'un individu veut votre mort. Mais qui? Ce n'est que lorsque je me suis posé sérieusement la question, que la terreur m'envahit complètement. Je ne passais dans les Laurentides, qu'une fois par an, pour la saison de la chasse. Peu importait aux gens d'ici que je sois mort, vif ou lépreux.
Personne ne s'intéressait à moi, sauf mes quatre compagnons de voyage. Lequel d'entre eux voulait ma tête? Mon frère Pat? Il avait un sale caractère lorsqu'il était gamin, mais cela lui avait passé depuis longtemps. Maintenant, il était facile à vivre, aimable et tolérant. Sa blonde Alex? Avec son intelligence et sa gaieté? À mes yeux, le rire, la joie de vivre et le meurtre s'accordent mal ensemble. Vincent alors? Lent et réfléchi dans ses geste, ses paroles et sa pensée...mais entêté comme une mule, une fois qu'il avait pris une décision. Si c'était Vincent, il n'abandonnerait jamais. P-O? Ambitieux et franchement dépourvu de scrupule, qu'on ne pouvait pas lui en tenir rigueur. Je devais m'attarder sur le "sans scrupule", c'était un fait. C'est obligatoirement l'un d'entre eux, mais lequel???
Il y avait un moyen de le découvrir; je pouvais attendre que l'assassin s'en aille. Tôt ou tard, si je ne bronchais pas, il penserait que j'étais mort et retournerait au camp. Trois personnes m'y attendraient, mais le quatrième ne penserait pas me revoir...vivant. Si j'abattais mes cartes astucieusement, en les observant de près, peut-être surprendrais-je le meurtrier? J'attendis une heure, puis je m'écartai de l'arbre en laissant mes jambes à découvert. Rien ne se produisit. J'émergeai un peu plus par en avant. Toujours rien. Alors, je me levai d'un bond et couru vers l'abri le plus proche, un amoncellement de roches à une centaine de mètres de là. Pas de coup de feu. Le malfrat était parti. Je descendis au fond de la gorge en m'abritant derrière les rochers. Je serais allé plus vite sur le chemin, mais mon ennemi aurait pu me repérer et finir son oeuvre. D'ailleurs, je ne tenais pas à revenir au camps par le sentier; je voulais que personne n'apprenne mon retour avant que je sois prêt.
En approchant du camp, je me faufilai dans l'ombre d'un bouquet de sapin, puis j'avançai. Le feu flambait d'une manière hospitalière. Tous paraissaient joyeux, mais en même temps normaux. Je les regardai de loin, entrer et sortir du cercle de clarté, espérant déceler chez l'un d'eux, quelque chose d'inhabituel...une gêne quelconque, un malaise.
C'était un bel emplacement, pour un camp. Nous nous trouvions à quelques kilomètres de la ferme de Patrice et Alexandra. Leur maison était très confortable, mais nous aimions tous le grand air, même Alexandra, bien qu'elle eut été élevée dans une grande ville. Elle paraissait tout à fait dans son élément ici, toujours aussi séduisante, même en jeans et en chemise carreautée.
La Fourche du Diable décrivait là une boucle très allongée, laissant une péninsule de prairie ombragée par des sapins et des chênes. J'avais toujours aimé cet endroit, mais maintenant, je regrettais que nous n'ayons pas pris nos quartiers à la ferme même. Un téléphone à portée de la main n'aurait pas été de trop. J'aurais pu téléphoner à mon père, sans avoir à répondre à des questions embarrassantes. Mais, admettons que je lui téléphone...qu'avais-je à lui dire? Que j'avais failli hériter d'une bourrée de plombs, expédiée par un type qui voyait du chevreuil partout? Je n'obtiendrais de mon père qu'un rire homérique. Je n'avais aucune preuve preuve concluante à lui présenter. Peut-être allais-je pouvoir en obtenir, pensais-je. J'attendis qu'ils fussent tous occupés à une tâche quelconque, puis, en guettant le moindre signe de surprise, je sortis de l'ombre.
Quatre visages bien connus se tournèrent vers moi. L'un d'eux témoignait d'une stupeur incrédule: Patrice se leva d'un bond, renversant la cafetière dans le feu. La vapeur, rouge devant la lumière du feu, se répandit en nuage, accompagné d'un certain sifflement, transformant mon frère en personnage démoniaque.
"Séb!" hurla-t-il. "Bon dieu, Séb!"
Oh non, me suis-je dit. pas Patrice? Pas mon petit frère? Puis, ils m'entourèrent , parlant tous en même temps. Alexandra répétait sans cesse, une note d'hystérie dans la voix:
"Je vous avais bien dit qu'il fallait aller à sa recherche! Je vous l'avais bien dit!"
La voix traînante de Vincent, cette voix de l'ouest, était relativement calme, mais il n'en était pas de même pour sa main qui serrait mon bras.
"Vous êtes gravement atteint, mon petit?"
P.-O. était incrédule.
"Ma parole! Mon vieux, tu as l'air d'avoir disputé ton scalp à un apache. Qu'est-ce qui t'est arrivé?"
J'ai oublié de mentionner un détail, avant de débuter l'histoire: j'étais assez paresseux au CÉGEP, ce qui fait que, pour l'instant, il n'y a pas de fin à cette nouvelle ;) J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop. Je ne dis pas que je vais la laisser comme ça, mais en attendant, laissez aller votre imagination à votre guise.